Interview de Jean-Pierre Têvi Akoété LOGOVI…

Jean-Pierre, enseignant mal-voyant au Togo et qui nous aide à tester les nouvelles fonctions d’accessibilité de notre distribution « Emmabuntüs », répond à nos questions.

Bonjour Jean-Pierre. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes, et ce que vous faites dans la vie ?

Je m’appelle LOGOVI Têvi Akoété, c’est ce qui figure sur mon acte de naissance, et mon autre prénom est Jean-Pierre de par mon baptême dans la religion catholique.
Je suis un professionnel des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) adaptées aux déficients visuels et je suis enseignant et formateur en informatique adaptée au sein du Centre Polyvalent Saint Augustin de Kégué, banlieue située au nord-est de Lomé (capitale du Togo).

Cela fait maintenant plus de dix ans que je suis dans ce domaine, après avoir commencé comme volontaire sur un projet qui a duré deux ans avant d’intégrer la fonction publique. Étant déjà sur place, le Ministère de l’Action Sociale, de la Promotion de la Femme et de l’Alphabétisation a bien voulu que je reste dans le Centre pour m’occuper spécialement des personnes aveugles, poste que j’occupe depuis sept années en tant que fonctionnaire.

Ma mission consiste à former les déficients visuels, que ce soit des élèves, des étudiants, mais aussi des personnes déjà dans la vie active. Je leur apprends à utiliser leurs terminaux Android ou IOS, et les ordinateurs sur lesquels sont installées les techniques d’assistance destinées aux non et malvoyants.

Je dois ajouter que tout ceci a été possible grâce à une formation que j’ai reçue en 2011 dans un centre spécialisé pour personnes aveugles à Ouagadougou (capitale du Burkina Faso) qui a fait de ma personne un spécialiste des questions des techniques de l’information et de la communication adaptées aux déficients visuels. Cette formation a duré un mois, et j’ai acquis moi-même le reste des connaissances que je possède aujourd’hui à travers mes recherches et découvertes personnelles.

Quelles sont les caractéristiques du Centre où vous enseignez en ce moment ?

J’enseigne dans le Centre Saint Augustin, une structure spécialisée qui forme surtout les enfants non et malvoyants du préscolaires et primaires sur le plan scolaire, artisanal et numérique. Ce centre a été fondé en 2006 par une association italienne « La Luce Venga » (Que la lumière vienne), présidée par un philosophe non-voyant Ricardo PLACETA.

Malheureusement ce dernier est décédé, et en 2017 nous avons perdu le partenariat avec cette association. Actuellement le Centre est à la recherche d’un nouveau partenaire pour assurer un fonctionnement continu des activités.

Comment êtes vous arrivé dans ce champ de connaissances ?

On peut dire que c’est accidentellement. En effet je suis né mal-voyant, et j’ai commencé l’école avec des enfants non handicapés, et c’est plus tard que mon entourage s’est aperçu que je ne pouvais pas continuer ma scolarité avec cette catégorie de personnes. Donc j’ai été orienté sur un centre de formation en écriture Braille. Ensuite j’ai pu réintégrer l’école publique primaire où j’ai été suivi et aidé par un spécialiste de l’écriture braille, qui m’a accompagné de la classe de CE1 jusqu’en CM2.

Une fois mon certificat d’études en poche (le CEPD à l’époque) j’ai intégré le Collège protestant de Lomé-Tokoin que j’ai fréquenté de 1998 à 2005. J’ai donc fait le premier et le deuxième cycle dans cet établissement où il y avait déjà un encadrement de suivi des élèves handicapés visuels.

Après le bac j’ai intégré l’Université de Lomé où j’ai entamé une formation en histoire. Après quatre années d’études, j’ai obtenu ma maîtrise d’histoire en politiques et relations internationales. Et comme vous pouvez le constater, j’ai quitté l’histoire pour l’enseignement des TIC adaptées aux déficients visuels.

Comment envisagez-vous votre avenir au-delà du poste que vous occupez en ce moment ?

Je suis passionné par tout ce qui relève des techniques de l’information et de la communication en général et j’aimerai vraiment continuer dans ce sens, dans le domaine de la recherche et du développement des applications.
J’avais commencé à faire de la programmation, et mon ambition est de devenir développeur d’applications. La volonté est affichée, mais il me manque les moyens financiers et techniques pour la rendre réelle.

Mais n’est-il pas très compliqué de développer du code en étant déficient visuel ?

J’ai appris qu’aux États-Unis et au Canada, il y a des personnes handicapées visuelles qui font de la programmation. Il y existait un site français (f8cho.fr) qui proposait dans sa rubrique logiciels gratuits, une application élaborée par un jeune américain déficient visuel, et qui permettait d’éditer du code.

Pour évoluer en programmation il faut maîtriser un peu d’anglais. Ce ne sera pas un problème pour vous ?

Non pas du tout. J’ai appris l’anglais pendant mes études, j’ai des étudiants qui parlent anglais, et je peux faire un effort pour rafraîchir la mémoire dans cette langue.
De plus des navigateur Web comme Chrome peuvent traduire automatiquement de l’anglais vers le français par exemple. Donc si vous m’envoyez des liens vers des sites en anglais, je pourrais les lire.

Quand avez-vous vous rencontré Linux pour la première fois ?

Très souvent les ordinateurs qui sont offerts par les associations humanitaires fonctionnent sous Linux. L’université de Lomé qui en avait profité pour équiper sa bibliothèque avait réservé pour nous personnes handicapées visuelles un système avec ORCA. Mais à cette époque c’était la personne en charge qui utilisait directement l’ordinateur et nous n’avons jamais eu l’occasion de travailler avec.

Dans quelles circonstances avez-vous fait la connaissance d’Emmabuntüs ?

J’ai fait sa connaissance grâce à l’association YOVOTOGO. Il y a quelques mois j’ai été approché par Justin Tengandé, qui est pour moi un aîné, et qui réside à plus de 650 km de la capitale Lomé, précisément dans la ville de Dapaong, dans la région des Savanes. C’était à l’occasion du projet de don de la part YOVOTOGO, d’une quarantaine d’ordinateurs à la Fédération Togolaise des Associations de Personnes Handicapées (FETAPH) et au sein de cette Fédération figure les Organisations des Personnes Handicapées visuelles. Et donc les machines qui seront destinées à cette catégorie de personnes doivent être adaptées en intégrant des fonctions d’accessibilité. Justin m’avait donc contacté en tant que spécialiste en la matière et j’avais répondu favorablement. Et c’est à ce moment que la collaboration avec Claude, Patrick et le collectif Emmabuntüs a commencé.

Je suppose que c’est compliqué d’apprendre le fonctionnement d’Emmabuntüs et d’aider à implémenter de nouvelles fonctionnalités pour les déficients visuels ?

Pas tant que ça. Patrick m’a envoyé des liens vers les tutos d’utilisation d’Emmabuntüs que j’ai pu lire et ensuite les mettre en œuvre sur ma machine tournant sous Emmabuntüs. La première difficulté a été la non intégration des combinaisons de touches dans le premier modèle du système proposé. Nous personnes aveugles, nous utilisons énormément les raccourcis clavier et j’en ai parlé tout de suite à Patrick qui a trouvé la solution au problème avec une grande réactivité. La prochaine grande étape verra l’amélioration de la synthèse vocale.

Que pensez-vous des fonctions d’accessibilité qui viennent d’être ajoutées à ce système pour aider les déficients visuels ?

Les combinaisons de touches sont désormais intégrés maintenant et c’est très bien. Au risque de me répéter, la synthèse vocale est essentielle pour nous. En effet nous n’avons pas de structures sanitaires de basse vision au Togo, contrairement au Ghana ou au Bénin, et nous essayons de protéger notre vue au maximum. Donc nous évitons les gros pointeurs et les loupes d’écran pour privilégier la synthèse vocale. Et celle qui est actuellement intégrée dans Emmabuntüs n’est pas encore satisfaisante. Les équipes qui développent JAWS sous Windows ou VoiceOver sous MacOS ont beaucoup de moyens et de talents. Cela risque d’être un long chemin avant que l’environnement Linux arrive au même niveau.
Une autre fonctionnalité qu’il faudra rajouter à terme est la possibilité de connecter un afficheur braille. D’ailleurs les ordinateurs qui seront offerts à la FETAPH doivent pouvoir aider toutes sortes de personnes handicapées. Par exemple les personnes sourdes qui n’entendent donc pas, les personnes handicapées physiques qui n’ont l’usage que d’une main, voire pas de main du tout, et pour lesquelles naviguer avec une souris ou taper sur un clavier peut être problématique.

Quelles sont vos premières impressions, maintenant que vous commencez à utiliser le système ?

Elles sont bonnes. Il faut par ailleurs prendre en compte ce contexte dans lequel on dote d’ordinateurs des personnes handicapées visuelles qui a priori manquent cruellement de moyens financiers pour s’offrir ce type d’outils si précieux aujourd’hui. Je pense que c’est une cause noble, qui est la bienvenue, et qu’il faut défendre.
Le système Emmabuntüs est souple et n’est pas difficile à prendre en main ni à enseigner en tant que formateur. La transmission du savoir devrait se faire aisément.
Je sais qu’il y aura des améliorations à faire, surtout par rapport à la qualité sonore de la synthèse vocale qui n’est pas encore tout à fait au point, mais je sais qu’il y a beaucoup de travaux qui se font sur ce projet pour l’améliorer. C’est assez embêtant pour nous qui ne sommes pas débutants en informatique et avons connu JAWS, et donc vu meilleures applications. Pour la synthèse vocale Orca, je pense que nous allons travailler ensemble pour rendre cette compensation vocale plus agréable à l’écoute.

D’après vous sera-t-il aisé de passer de Windows à Linux dans la population des personnes visuellement déficientes ?

Alors j’ai appris l’informatique en utilisant Windows et je travaille toujours avec Windows. Donc Linux est pour moi une découverte récente en tant qu’utilisateur. Mais je ne pense pas qu’il y aura de résistance dans cette population surtout pour ceux qui n’ont jamais utilisé un ordinateur. Le matériel sera déployé surtout vers l’intérieur du pays ; Vous savez il y a une fracture numérique, une grosse disparité, entre le sud, avec la capitale, et le nord du pays, et le matériel ira dans les endroits reculés où les gens verront un outil informatique pour la première fois de leur vie.

Comment vivez-vous la collaboration avec YovoTogo et Emmabuntüs ?

C’est très motivant pour moi et je l’avais signalé dès l’entame de notre collaboration. Je m’attache à tout ce qui a trait à l’outil informatique. Et je dialogue avec des personnes qui sont toujours disponibles pour répondre à mes préoccupations. Donc, oui, je suis très satisfait, et cela augure un lendemain meilleur.

Voulez-vous maintenant ajouter quelque chose à cet entretien ?

J’ai un souhait : je voudrais développer une faculté. Nous sommes là à toujours consommer, mais nous savons que nous aussi nous pourrions produire, mais il nous manque à la fois les moyens techniques et financiers pour y arriver. Si nous pouvions trouver des personnes qui nous aident à relever ce défi cela me ferait énormément plaisir : je voudrais programmer et développer des applications. C’est un souhait que je voudrais pouvoir réaliser avant de devoir quitter ce monde.

Merci Jean-Pierre

C’est moi plutôt qui vous remercie.

Vidéo de présentation des nouvelles fonctions d’accessibilité d’Emmabuntüs pour les déficients visuels

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *